Entretien avec David Meulemans de DraftQuest

David Meulemans
David Meulemans ©Rémy Deluze

Nous avons eu la chance de rencontrer le très inspirant David Meulemans, fondateur de la maison d’édition Aux Forges de Vulcain et de DraftQuest, plateforme numérique d’aide à l’écriture. Il nous explique sa réflexion et son projet autour du processus d’écriture créative, de la phase de déclenchement à celle de production, en lien avec les outils numériques.

E.N. : Bonjour David Meulemans, pouvez-vous nous présenter votre parcours et les projets que vous menez ?

D.M. : Bonjour, j’ai commencé par une thèse sur la créativité artistique et je me suis alors rendu compte qu’il y avait beaucoup d’études sur le sujet mais peu d’applications techniques et surtout peu de jonctions entre la théorie et la pratique. Parallèlement à mes études et à mon début de carrière en tant que prof à la fac, j’ai toujours participé à des activités artistiques, plus du côté de la gestion que de la création. J’ai donc décidé de fonder une maison d’édition que je dirige toujours qui sont les éditions Aux Forges de Vulcain, maison traditionnelle qui fait de la fiction et de la non fiction.
Et puis un jour, j’ai reçu un coup de fil de la Région Ile-de-France pour me parler d’un lieu d’aide à l’édition qui s’ouvrait, le Labo de l’édition. Etant un jeune éditeur, elle pensait très certainement que j’étais un éditeur numérique… J’ai donc réfléchi à un projet technologique issu de mes connaissances sur la psychologie de la créativité et de l’angoisse de la page blanche : DraftQuest. J’ai présenté ma candidature et j’ai été sélectionné. Et là, il faut bien rendre hommage à Nicolas Rodelet, responsable de l’incubateur du Labo, qui m’a toujours beaucoup soutenu car à l’époque l’innovation dans l’édition numérique se portait beaucoup sur le livre tandis que lui cherchait des boîtes diversifiées. Le projet DraftQuest était original car il intervenait très en amont du processus d’écriture, s’appuyait sur l’écosystème applicatif de coaching et permettait de dématérialiser les ateliers d’écriture. L’objectif pour moi était d’ouvrir l’écriture à un public différent de celui des écrivains que l’on publie, qui sont majoritairement des professeurs, avocats, médecins ou journalistes… et de faire ainsi apparaître de nouveaux textes. Et c’était également toute une réflexion sur le maintien de la créativité dans le temps : en grandissant on devient plus besogneux, angoissé par l’écriture et finalement on arrête d’écrire.

E.N : Pensez-vous qu’il y ait justement un manque de formation ou de coaching dans le système éducatif ?

D.M. : Il y a un manque, certes, mais le problème vient davantage de l’imaginaire que l’on a des pratiques artistiques. Tout le monde est d’accord sur le fait que pour jouer de la musique l’on doit faire ses gammes… il en est de même pour l’écriture alors que beaucoup de gens pensent qu’écrire ne s’apprend pas ! D’autres pensent que dès lors que l’on apprend on normalise ce que l’on fait. C’est faux, de très grands artistes sont passés par des écoles. Mais le secteur de l’écriture n’est pas structuré de sorte qu’il y ait une reconnaissance des profs d’écriture : il y a bien sûr des Masters d’écriture créative en France ayant pour vocation de former des écrivains ou des rédacteurs mais ils sont peu nombreux.
Mais surtout, l’écriture est étroitement liée à la publication : à quoi bon écrire si je ne suis pas publié ? Alors que dans d’autres pratiques artistiques, reprenons l’exemple de la musique, on peut faire des gammes chez soi au piano sans se dire mon but est de jouer au Philharmonique ! Il faut donc rétablir une zone de pratique amateur.
Après, il y a un phénomène plus français qui est la vénération excessive pour les lettres pouvant créer des blocages auprès des gens qui écrivent ou souhaitent écrire. Tous ces phénomènes s’amoncellent de telle sorte que l’on se focalise plus sur le résultat que sur le processus et la pratique de l’écriture.
Il y a un gros marché des ateliers d’écriture dans le monde physique, un peu moins dans le monde numérique, mais souvent ceux-là n’ont pas pour vocation la production de textes mais le développement personnel, l’épanouissement voire le thérapeutique. Je suis plus partisan d’une écriture de production, d’avoir à la fin un texte qui a un sens, qui peut être lu, qui peut susciter du plaisir, de l’intérêt, de la réflexion chez le lecteur et dont le but n’est pas de provoquer quelque chose chez l’auteur. Je pense que c’est réellement cela la différence entre un texte produit et un texte lisible. Il y a ce cap à franchir et c’est notamment ce que j’aide à faire avec DraftQuest.
DraftQuest ne donne pas de talent, ce qui donne du talent c’est de pratiquer régulièrement et la plateforme peut fournir ce cadre de travail en étant à la fois ludique et social.

E.N. : Pouvez-vous présenter la plateforme numérique et le projet plus global de DraftQuest ?

D.M. : DraftQuest, d’un point de vue numérique, possède deux volets : une webapp, sur navigateur et d’ici peu de temps, je l’espère, une application en mode déporté sur terminaux mobiles qui sera en partie monétisée. La webapp se présente sous forme de pictogrammes, rangés dans des collections, censés inspirer la rédaction : écrivez quelques minutes et revenez demain pour écrire la suite ! Désormais, il y a une utilisation intensive sur la plateforme : pas loin d’un million de signes par semaine sont produits pour 5000 inscrits.
Et pour expliciter la démarche, on a créé un second volet numérique qui est le MOOC (Massive Open Online Course) : cours virtuel et gratuit qui permet aux gens d’apprendre l’écriture. La partie cours à proprement parlé dure 8 semaines avec des petites vidéos synthétiques inspirées de mon expérience d’éditeur, de théâtre de création, de ma thèse sur la créativité artistique ainsi que de tout ce que j’ai pu lire sur le creative writing aux Etats-Unis. C’est un pays où il y a beaucoup de programmes universitaires d’écriture et au sein de cette branche je suis très intéressé par la partie screenwriting (scénario) car c’est la plus facile à formaliser et à transmettre. Même pour la rédaction d’un roman, c’est une bonne base pour faire quelque chose qui fonctionne bien.
Si l’on résume l’app est permanente et le MOOC a une temporalité pour forcer les gens à s’engager.
Il y a un bon taux de rétention bien que nous soyons un MOOC de taille moyenne comparé à d’autres : 1200 inscrits et 800 participants réguliers. Les gens communiquent par un forum qui sera très certainement vintage d’ici peu mais qui fonctionne bien car très simple d’utilisation. Pour ceux qui ont Facebook, on a un groupe où les membres sont très actifs et s’entraident.

E.N. : En tant qu’éditeur, est-ce que vous l’utilisez comme un vivier d’auteurs ?

D.M. : Pas vraiment ou du moins de manière indirecte. Nous proposons pour motiver les troupes du MOOC de publier un lauréat : deux textes ont été repérés cette année mais en toute honnêteté c’étaient des textes amorcés avant DrafQuest. Par contre, DraftQuest a des partenaires réguliers tels Librinova, la plateforme d’autopublication que je préfère en termes d’esprit, de prix, fonctionnalités mais rien ne nous interdit d’avoir d’autres partenariats. Là, par exemple, nous avons en ce moment un partenariat avec Folio SF autour de la fanfiction. Dans les pays anglo-saxons il y a une grande tolérance vis-à-vis de la fanfiction parce que c’est vu comme un moyen de faire vivre des univers alors qu’en France on le voit plus comme du parasitisme ou bien un manquement au droit d’auteur. Folio SF a été innovant car c’est l’éditeur qui est à l’origine du projet : pour fêter ses 15 ans, il a créé un événement autour d’une de ses meilleures ventes qui est La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Après, il avait besoin de gens pour animer la communauté et c’est là que nous sommes intervenus. C’est un très bon exercice d’écrire sur un univers qui existe déjà : on se libère de certaines contraintes et on se détourne aussi de la simple expression de soi.

E.N. : Comment s’articule le volet numérique avec le volet offine de DraftQuest ?

D.M. : Pour le moment, la partie virtuelle est entièrement gratuite hormis l’application mobile qui sera partiellement monétisée. Une de nos sources de revenus sont les ateliers physiques pour adultes ou collégiens/ lycéens. On a plusieurs formules qui vont de deux heures à plusieurs semaines. La méthodologie reste la même mais c’est vrai que dans les ateliers physiques on n’utilise pas beaucoup l’application. La communauté quant à elle est quasiment similaire : les gens qui ont bien aimé la plateforme s’inscrivent aux ateliers physiques. A partir du premier semestre 2016, il y aura des ateliers thématiques, sans doute autour de la science-fiction. De même, pour le MOOC, on va essayer de thématiser la chose mais pour cela il faut attendre une certaine masse d’utilisateurs.
Et enfin, il y a le manuel, Oser écrire son premier roman en 10 minutes par jour, qui devrait normalement sortir à la rentrée littéraire prochaine, cela permettra de faire découvrir DraftQuest à un nouveau public.

E.N. : Pour élargir le propos, en quoi les nouvelles technologies changent-elles la donne pour les auteurs aujourd’hui ?

D.M. : C’est un sujet très large avec de nombreux leviers ! La logique aujourd’hui est la suivante : devenez célèbre et on vous publiera. Les nouvelles technologies permettent donc à l’auteur de se faire un nom et une petite masse de lecteurs avant de rentrer dans le système éditorial. L’autopublication n’est pas une fin en soi mais si c’est bien fait, cela peut être une étape très intéressante avant d’arriver à l’édition. Il y a des auteurs qui sont de très bons communicants et qui ont aussi plus de temps que certains éditeurs. Cela est donc intéressant par la suite de resserrer les liens entre la stratégie digitale d’un éditeur et la communication d’un auteur.
Un autre outil qui est très simple et très efficace est le financement participatif.
On parle beaucoup de l’atomisation des ventes dans l’édition : les grosses ventes se concentrent et les autres se dispersent avec une chute des ventes moyennes. Jean-Hubert Gailliot des Editions Tristram, expliquait récemment qu’un livre qui se vend à 100 exemplaires, et c’est souvent le cas, est un livre mort. Et donc, quand on s’organise bien, avec une bonne communication et un bon crowdfunding, il est possible d’avoir un lectorat de 200-300 personnes qui deviennent vos meilleurs ambassadeurs.
Les nouvelles technologies permettent aussi de diminuer la longueur de la chaîne de l’édition et de connaître plus facilement son lectorat et d’optimiser la communication, la diffusion voire la production : sur Leanpub par exemple, les retours d’avis des lecteurs permettent de réécrire des textes.
Les nouvelles technologies changent certaines choses mais l’essentiel ne change pas : il faut que le texte soit bon et passionne les lecteurs.

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